L'eau partout, l'air enfin
Je suis impatiente de partir. Les deux derniers jours ont été rudes. Je suis accablée de fatigue et pourtant je le sais : il faut que je marche. Cela me réalignera, me redonnera l’énergie que j’ai perdue à faire des choses qui ne me parlent plus.
Le temps est maussade, humide. Bien qu’il fasse encore bleu nuit, je le sens en ouvrant la porte d’entrée pour le chat.
Pendant qu’il décide tranquillement dans la porte entrebâillée s’il est suffisamment sûr de sortir et de s’asseoir sur le paillasson ou pas, je constate que la température s’est adoucie depuis hier et que les oiseaux chantent le matin de printemps. Ah, bon signe. Si j’entends des trilles joyeux, c’est que pour le moment le temps va être stable. Stable pour une demi-heure, une heure, j’entends.
Pendant que le chat s’installe à l’intérieur, par acquis de conscience, je vérifie la météo sur mon téléphone : pas de pluie dans l’heure.
Dans quinze minutes j’enfile mes chaussures de marche et, en sortant le portail, je me demande vers où aller.
Je veux voir si l’eau est montée depuis lundi : je prends donc le chemin vers le Louet, qui est déjà sorti de son lit, enjambé la muraille pour s’étaler confortablement sur le chemin qui le longe de près.
En arrivant au bureau de tabac, je bifurque et, après cinq pas, la vue des places de parking sous l’eau m’accueille.
Le prunier est habillé de minuscules éclats blancs rondelets.
Il faut que je monte si je veux marcher sur les rochers et voir l’étendue de l’eau d’en haut. Cela nécessite un compromis, vue que cette route est désormais sous l’eau : je prends la route goudronnée, en compagnie des conducteurs pressés d’arriver à temps au travail.
Tant pis, je me réfugie dans mes pensées jusqu’à ce que je bifurque vers le bosquet, où les oiseaux reprennent leur concert assourdissant.
Un petit ruisseau s’est formé sur le chemin et cherche à rejoindre sa grande sœur dans le fossé. Le petit bruit s’ajoute aux pas pressés de l’eau, gonflée par la pluie abondante depuis des semaines et par la pente. Puis l’orchestre s’élargit soudain : des gouttes d’eau tapent sur les feuilles, sur mon k-way et les cailloux.
Les quinze minutes perdues pour m’habiller signifient que la pluie m’a rattrapée. Mon pantalon prend une couleur plus foncée là où il reçoit les gouttes pressées. Mais je continue : l’idée de faire demi-tour n’a même pas effleuré mon esprit. Je commence à pouvoir respirer profondément.
Je me rends compte à quel point l’apnée des jours m’a privée d’air, m’a ligotée dans une posture professionnelle où mon être se débattait en vain pour vaquer à ses occupations primordiales : être, sentir, vivre.
Je monte enfin le petit escalier pour arriver en haut des rochers et embrasse l’argent à perte de vue qui ne serpente pas simplement entre les arbres, comme d’habitude, mais occupe une grande partie de l’île en face, le stade et quelques rues aussi.
Je fais une vidéo qui ne va rien donner, mais j’en ai envie. Juste pour moi. Pour garder un souvenir de ce moment.
Le toc-toc régulier sur ma capuche a cessé. Je la jette en arrière pour mieux voir. Je fais le tour du rocher haut, puis redescends l’escalier et compte continuer la route.
Un triangle jaune m’avertit que cela ne va pas être possible : la route est coupée par l’eau. Je rebrousse chemin pour rester en hauteur. J’adapte l’itinéraire au fur et à mesure que les obstacles me détournent de mon itinéraire imaginé. Je me laisse guider.
Quand je bifurque, la pluie recommence plus belle. Cette fois-ci, elle s’occupe de mon dos. Au moins, la température entre devant et derrière va s’équilibrer.
Je ne rencontre que trois personnes : deux plus âgés avec leur chien et un homme comme moi, qui contemple l’eau.
L’eau ruisselle de ma capuche sur mon nez, puis continue son chemin pour rejoindre ses congénères par terre. Puis une dernière goutte résiste : elle se balance devant mes yeux, à droite et à gauche, au rythme de mes pas. Elle s’amuse sur le toboggan bidirectionnel improvisé du bord pendant un bon moment avant de se jeter en bas.
Derrière ce pionnier, une autre commence à gonfler. Elle a donné envie à d’autres de profiter de la situation.
Quand je tourne dans notre rue, la petite pluie fine pique mon visage comme des aiguilles froides. Heureusement que la route n’est plus longue. Les autres formes de pluie jusqu’ici ne me gênaient aucunement, mais là, cela devient désagréable.
J’arrive devant la porte d’entrée, les épaules relâchées, le cœur léger.
J’ouvre la porte.
Le chat sur son fauteuil de prédilection : il n’a pas bougé d’une moustache depuis deux heures.